La forêt comme actif
Monétisation de la renaturation : le marché de la biodiversité et du carbone en France

Avant-propos

Ce livre s'achève en juillet deux mille vingt-six. La semaine dernière, la France a traversé la vague de chaleur la plus sévère depuis 2003 : entre le 18 et le 28 juin, le mercure a dépassé les 40°C à Paris à deux reprises — un seuil franchi seulement cinq fois depuis le début des mesures, en 1947. Le 3 juillet, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a annoncé un premier bilan : au moins deux mille vingt-cinq décès supplémentaires en une semaine, du 22 au 28 juin, au pic de l'épisode.

Le Parlement a réagi vite — et de façon prévisible. Le Rassemblement national a présenté un plan de climatisation à quarante milliards d'euros : la moitié pour équiper écoles, hôpitaux et maisons de retraite, l'autre moitié en prêts à taux préférentiel pour les particuliers. Les Écologistes et La France insoumise ont réclamé un « congé climatique » pour les travailleurs exposés à la chaleur, et déposé une motion de censure contre le gouvernement pour son impréparation face à la catastrophe. Le Premier ministre Sébastien Lecornu, en réponse, a rappelé que sa coalition avait créé le Fonds Vert dès 2023 — un fonds dont le budget est pourtant passé de deux milliards cinq cents millions d'euros en 2024 à huit cent trente-sept millions en 2026, soit une baisse de près des deux tiers en deux ans. Une enquête de la Banque des Territoires a montré que soixante-quatre pour cent des communes interrogées estiment que, sans ces subventions, leurs projets écologiques n'auraient tout simplement pas vu le jour.

Aucune de ces réponses — ni la climatisation, ni le congé, ni les justifications budgétaires — ne répond à la question la plus simple : pourquoi l'air de la ville est-il devenu aussi chaud ?

La réponse est connue depuis des décennies. Les villes ont supprimé leurs arbres et recouvert le sol de bitume et de béton. La climatisation ne résout pas ce problème : elle évacue la chaleur d'un intérieur vers la rue — plus les climatiseurs fonctionnent en même temps, plus la ville elle-même se réchauffe. C'est un circuit fermé, qui consomme de l'électricité tout en aggravant ce dont il est censé protéger.

Le mécanisme juridique permettant d'inverser ce mouvement existe pourtant depuis longtemps. Un aménageur qui détruit un milieu naturel est tenu de le compenser — c'est la séquence éviter, réduire, compenser. Sur le papier, la loi fonctionne. Mais elle porte, comme ce livre le montre en détail, un défaut structurel : un aménageur peut détruire un îlot de verdure en Île-de-France et compenser cette destruction par la restauration d'une zone humide en Normandie, à une centaine de kilomètres du lieu du dommage. L'obligation légale est remplie. L'habitant du quartier qui a perdu son ombre et sa fraîcheur, lui, ne reçoit rien — ni rafraîchissement, ni compensation, seulement une facture d'électricité plus élevée.

La France n'est ni le premier pays confronté à ce choix, ni face à un problème propre à cette seule année. Singapour est passé depuis longtemps du slogan « ville-jardin » à l'ambition d'une « ville dans la nature » : la végétation n'y est plus un ornement, mais une infrastructure de travail, intégrée à la ville par des corridors à plusieurs strates reliant les parcs à travers toute la métropole. Medellín, en Colombie — une ville autrement plus pauvre que la France — a transformé d'anciens axes de circulation à l'abandon en un réseau vert continu, en commençant précisément par les rues les plus chaudes et les plus polluées, là où la population souffrait réellement, et en employant pour l'entretien des habitants de quartiers défavorisés. Barcelone a repris de l'espace aux voitures : des îlots entiers ont été regroupés en zones sans circulation de transit, complétées par un réseau de « refuges climatiques » où les personnes âgées peuvent se rendre à pied en cas de forte chaleur. Vienne n'attend pas la prochaine vague de chaleur pour réagir : la ville dispose d'un plan d'action officiel contre les épisodes caniculaires, révisé chaque année, appuyé sur une modélisation climatique urbaine. L'Allemagne a appris à retenir l'eau de pluie en ville plutôt qu'à l'évacuer aussitôt vers les égouts, pour qu'elle s'évapore et rafraîchisse l'air. La différence entre ces villes et Paris ne tient ni à l'argent, ni au climat : Medellín est plus pauvre que la France, Singapour est plusieurs fois plus petit qu'elle en superficie. La différence tient à ceci : la végétation urbaine y est-elle perçue comme une dépense que l'on réduit lors d'une année budgétaire difficile, ou comme un actif que l'on conçoit délibérément et que l'on protège des coupes ?

Le financement public ne sera vraisemblablement pas la réponse française : il diminue de façon continue, quelle que soit la coalition au pouvoir. La réponse doit donc être cherchée dans une réévaluation du principe même de compensation. Une microforêt plantée au cœur d'un quartier, près d'une école ou d'un hôpital, ne devrait pas être évaluée de la même manière qu'un hectare de zone humide restaurée au loin — non que cette zone humide ait moins de valeur écologique, mais parce que la végétation urbaine produit une seconde valeur, distincte : la baisse de la température locale, là où vivent les gens. Si l'État ne peut pas financer cela directement, la question devient : peut-on construire un mécanisme dans lequel cette restauration urbaine s'autofinance — où la renaturation en ville devient un actif mesurable et vendable ?

Ce livre porte sur ce mécanisme. Sur l'idée que la forêt n'est ni un décor pour photographies, ni un sacrifice consenti à l'économie à chaque nouveau projet d'aménagement. La forêt peut être un actif : mesurable, certifiable, cessible, finançable. Et sur le fait que pendant que le Parlement débat de climatisation et de congés, un marché des crédits nature est déjà en train de se construire — par ceux qui en ont compris les règles avant les autres.

Termes et références juridiques de cette page

Les notices ci-dessous reprennent les définitions du glossaire et les fiches du répertoire légal.

Glossaire

Renaturation

La renaturation désigne l'ensemble des actions destinées à rétablir le fonctionnement naturel d'un milieu ayant été artificialisé, dégradé ou profondément modifié par les activités humaines, en restaurant les processus écologiques profonds (cycles biogéochimiques, sols vivants, hydrologie).

Dans l'économie biocarbonique, c'est le levier central de création de valeur qui transforme une friche ou un sol minéralisé en actif productif.

Voir aussi : Écologie de la restauration · Actif écologique · Capital naturel · UCRR · ORE.


Glossaire

Biodiversité

La biodiversité désigne la diversité du vivant à tous les niveaux de son organisation : diversité génétique au sein des espèces, diversité des espèces elles-mêmes et diversité des écosystèmes qu'elles composent. Elle ne se résume donc pas au nombre d'espèces présentes sur un territoire ; elle décrit également les relations fonctionnelles qui permettent à un milieu naturel de se maintenir, de s'adapter et d'évoluer dans le temps.

Pendant longtemps, la biodiversité a principalement été considérée comme un patrimoine naturel devant être protégé. Aujourd'hui, elle est également reconnue comme un capital indispensable au fonctionnement des sociétés humaines. Production alimentaire, qualité de l'eau, fertilité des sols, pollinisation, régulation du climat, limitation des risques naturels ou encore santé publique dépendent directement du bon fonctionnement des écosystèmes.

Dans le modèle français présenté dans cet ouvrage, la biodiversité devient également un objet de mesure, de restauration et de valorisation. Les gains écologiques produits par certains projets peuvent être évalués selon des méthodologies scientifiques reconnues et, dans des conditions précises, donner lieu à la production d'unités écologiques destinées à répondre aux obligations réglementaires ou aux engagements volontaires des acteurs économiques.

Ainsi, la biodiversité ne constitue plus seulement un objectif de protection ; elle devient progressivement un élément structurant de la nouvelle économie du foncier.

Voir aussi : Capital naturel · Services écosystémiques · UCRR · Renaturation · Compensation écologique.


Glossaire

Banque des Territoires

Partenaire institutionnel public rattaché à la Caisse des Dépôts, finançant l'ingénierie et le portage foncier des chantiers de renaturation des collectivités territoriales françaises.


Glossaire

Séquence ERC

Séquence « Éviter, Réduire, Compenser ». Épine dorsale réglementaire française et européenne imposant la hiérarchisation stricte des choix d'aménagement face aux impacts environnementaux.


Glossaire

Zone humide

Une zone humide est un espace (marais, tourbière, ripisylve) où l'eau est présente de manière permanente ou temporaire et détermine les caractéristiques des sols et de la végétation. Écosystèmes ultra-précieux, protégés par des polices de l'eau strictes, ils illustrent parfaitement la production multi-valeurs (filtration, tamponnage des crues, carbone).

Voir aussi : Agence de l'eau · Renaturation · Services écosystémiques · Stacking · Biodiversité.