Un groupe de travail ne restaure aucun hectare non plus. Mais c'est souvent lui qui décide si l'hectare suivant pourra l'être dans des conditions praticables. Depuis 2025, deux groupes de travail réunis par le Commissariat général au développement durable planchent sur ce que les chapitres précédents ont documenté comme des obstacles réels : l'absence de grille détaillée pour apprécier la solidité d'un candidat, le poids du foncier, l'écart de rigueur entre la compensation organisée par un maître d'ouvrage et celle produite par un site agréé. Ce chapitre fait le point sur ce qui est déjà en mouvement, ce qui reste à l'état de piste, et ce qui, une fois trié, mérite d'être distingué avec soin : ce qui protège la valeur du dispositif, et ce qui ne fait, pour l'instant, qu'en compliquer l'accès.
Chapitre 14. Ce qui peut être amélioré
Le chapitre précédent a établi un constat en deux temps : un seuil d'entrée réel, documenté par les groupes de travail eux-mêmes plutôt que supposé, et une distinction encore à faire entre ce qui, dans ce seuil, protège l'intégrité écologique du dispositif et ce qui relève simplement d'un manque de maturité administrative. C'est cette distinction que ce chapitre propose de trancher, poste par poste, à partir de ce que les travaux publics disponibles à la mi-2026 permettent effectivement d'établir.
Deux groupes de travail, deux diagnostics
Le Commissariat général au développement durable a réuni, en 2025, deux groupes de travail distincts sur le modèle économique des sites France Crédits Biodiversité — l'un consacré aux garanties, l'autre au foncier —, dont les conclusions ont déjà été mobilisées, chapitre après chapitre, dans cet ouvrage. Le premier a documenté un fait précis, à ne pas confondre avec une absence totale de cadre : les pièces à fournir dans un dossier d'agrément sont déjà fixées par l'arrêté de 2024, mais il n'existe pas encore de grille détaillée et harmonisée permettant d'apprécier la solidité technique et financière d'un candidat, ni de méthode partagée pour calibrer une éventuelle garantie financière. Le groupe recommande de clarifier ces critères et cette méthode de calibrage — non de rendre une garantie obligatoire pour chaque site, ce qu'aucun texte n'impose à ce jour.
Le second groupe, consacré au foncier, a mis en évidence un ensemble de freins convergents : le coût d'accès au foncier lui-même, la complexité des montages associant plusieurs propriétaires, le manque d'implication précoce d'acteurs disposant d'une expertise foncière déjà constituée — Safer, établissements publics fonciers, conservatoires d'espaces naturels —, et l'absence, dans la plupart des territoires, d'une coordination organisée entre l'État, les collectivités, les aménageurs et les propriétaires. Sa recommandation la plus concrète est la constitution de communautés de travail dédiées à la séquence éviter-réduire-compenser, capables d'anticiper conjointement la demande de compensation, la demande volontaire, et les ressources foncières mobilisables sur un même territoire.
Une troisième piste, plus sensible : rapprocher les deux formes de compensation
Une piste distincte mérite d'être reprise ici parce qu'elle touche directement à la question de ce chapitre : les groupes de travail ont relevé une rigueur inégale entre la compensation organisée directement par un maître d'ouvrage et celle produite par un site agréé, et évoqué la possibilité de rehausser les exigences de la première pour la rapprocher de la seconde. C'est une piste de travail identifiée, non une réforme rédigée ni un calendrier arrêté à la date de publication de ce livre. Elle mérite néanmoins d'être suivie de près : si elle aboutissait, elle changerait moins les critères des sites agréés eux-mêmes que l'attractivité relative des deux voies de compensation qui coexistent aujourd'hui.
Les pilotes en cours, et ce qu'ils ne préfigurent pas encore
Deux catégories de projets pilotes méritent d'être distinguées, parce qu'elles répondent à des logiques différentes. Le pilote français sur les zones humides agricoles, coordonné par le ministère de la Transition écologique et l'Agence de l'eau Seine-Normandie dans le cadre du programme européen Green Assist, teste des certificats et des incitations en faveur de la préservation volontaire de zones humides — sa description officielle précise explicitement qu'il ne vise pas à créer un actif négociable, ce qui interdit de le présenter comme un essai grandeur nature du dispositif France Crédits Biodiversité lui-même. C'est un pilote utile pour la méthode européenne en construction, non une préfiguration directe de ce que les sites français deviendront.
La seconde catégorie concerne les outils déjà déployés à l'échelle nationale plutôt qu'à titre expérimental : Pogéis, disponible depuis l'été 2025, et la plateforme publique qui recense, pour chaque site agréé, le nombre d'UCRR créées, vendues, réservées et disponibles. Ce qui reste, à ce stade, non résolu n'est pas l'existence de ces outils, mais leur complétude : ni l'un ni l'autre ne publie encore d'historique de prix de transaction, de délais de négociation, ou de résultats effectivement obtenus sur le terrain à l'issue des premières années d'un agrément. C'est cette absence, plus que l'absence des outils eux-mêmes, qui continue d'entretenir un marché largement intermédié.
Ce qui est déjà en mouvement, sans attendre une réforme
Plusieurs évolutions ne relèvent pas d'un texte à venir, mais d'initiatives déjà engagées. La foncière de biodiversité constituée par CDC Biodiversité et la Banque des Territoires, dotée d'une capacité d'investissement cible de dix millions d'euros, vise à sécuriser du foncier en amont pour le mettre à disposition de projets de compensation, de restauration et de renaturation. La feuille de route nationale ingénierie et génie écologiques à horizon 2030 prévoit un développement des compétences et une amélioration de la qualité de l'accompagnement, l'État évaluant le besoin de la filière à environ sept mille deux cents emplois nouveaux par an — un effort de formation qui dépasse largement la seule préparation de dossiers d'agrément, mais qui conditionne directement la capacité du pays à produire des dossiers de qualité en nombre suffisant. L'objectif gouvernemental de trente sites agréés d'ici 2030, assorti d'une ambition de mobiliser environ quinze millions d'euros de financement volontaire des entreprises, structure enfin l'horizon dans lequel s'inscrivent ces différents chantiers — une ambition politique, non une trajectoire garantie, mais un cadre de référence pour juger, chaque année, du rythme réellement observé.
Ce qui protège la valeur du dispositif, et ce qui n'en est que le coût d'apprentissage
C'est ici que la distinction annoncée au chapitre précédent peut enfin être tranchée. Certaines exigences ne devraient, en toute hypothèse, jamais être allégées, parce qu'elles sont la source même de la valeur d'une UCRR : la rigueur de l'état écologique initial, la démonstration de l'additionnalité, la sécurité de la maîtrise foncière sur toute la durée de l'agrément, le suivi annuel, et la possibilité de mesures correctives en cas d'écart. Réduire l'une de ces exigences pour faciliter l'accès reviendrait à vendre moins cher un produit moins fiable — ce qui, à terme, coûterait plus cher au marché tout entier qu'un accès plus restreint à un produit resté crédible.
D'autres éléments, en revanche, relèvent moins d'une protection nécessaire que d'un coût d'apprentissage propre à un dispositif encore jeune, et peuvent être allégés sans toucher à la rigueur écologique elle-même : une grille harmonisée d'appréciation des capacités techniques et financières réduirait l'incertitude sans abaisser le niveau attendu ; un dialogue structuré avec les services instructeurs avant le dépôt d'un dossier réduirait le risque de dépenses engagées en vain, sans dispenser personne de l'instruction elle-même ; une clarification du calibrage des garanties financières, lorsqu'elles sont requises, réduirait un coût aujourd'hui difficile à anticiper, sans les rendre plus faciles à contourner ; une meilleure information territoriale sur la demande de compensation prévisible réduirait le risque commercial d'un projet, sans modifier ses exigences écologiques ; et un effort de formation élargi réduirait le goulot d'étranglement que constitue, aujourd'hui, le nombre restreint de praticiens capables de préparer un dossier recevable, sans qu'aucun de ces praticiens n'ait à être moins exigeant pour autant.
L'influence sur le droit européen : une expérience à faire valoir, pas un modèle déjà reconnu
Ce que la France a accumulé depuis 2020 — trois sites agréés, deux groupes de travail publiquement documentés, une plateforme partiellement opérationnelle, un pilote européen hébergé sur son territoire — constitue une expérience réelle, que les autorités françaises ont intérêt à faire valoir dans les travaux européens en cours. Il faut cependant se garder d'anticiper une reconnaissance automatique de cette expérience comme modèle de référence de l'Union : la Commission européenne a indiqué qu'elle tiendrait compte des pratiques nationales existantes, sans avoir désigné le dispositif français comme base obligatoire de sa future méthodologie. L'avantage réglementaire précoce que la France a acquis reste, à ce stade, un atout à consolider plutôt qu'une position déjà remportée.
Ce que ce chapitre établit pour la suite
Ce qui peut être amélioré dans le dispositif français tient donc moins à un allégement des standards qu'à une réduction méthodique des frictions qui entourent leur mise en œuvre : des critères plus lisibles, un dialogue plus précoce, une meilleure information territoriale, davantage de praticiens qualifiés, et une coordination plus organisée entre l'État, les collectivités et les propriétaires. C'est cette même matière, reprise cette fois sous l'angle de chaque public concerné par cette troisième partie de l'ouvrage, que le bloc pratique qui suit met en application.
Termes et références juridiques de cette page
Les notices ci-dessous reprennent les définitions du glossaire et les fiches du répertoire légal.
Glossaire
Renaturation
La renaturation désigne l'ensemble des actions destinées à rétablir le fonctionnement naturel d'un milieu ayant été artificialisé, dégradé ou profondément modifié par les activités humaines, en restaurant les processus écologiques profonds (cycles biogéochimiques, sols vivants, hydrologie).
Dans l'économie biocarbonique, c'est le levier central de création de valeur qui transforme une friche ou un sol minéralisé en actif productif.
La biodiversité désigne la diversité du vivant à tous les niveaux de son organisation : diversité génétique au sein des espèces, diversité des espèces elles-mêmes et diversité des écosystèmes qu'elles composent. Elle ne se résume donc pas au nombre d'espèces présentes sur un territoire ; elle décrit également les relations fonctionnelles qui permettent à un milieu naturel de se maintenir, de s'adapter et d'évoluer dans le temps.
Pendant longtemps, la biodiversité a principalement été considérée comme un patrimoine naturel devant être protégé. Aujourd'hui, elle est également reconnue comme un capital indispensable au fonctionnement des sociétés humaines. Production alimentaire, qualité de l'eau, fertilité des sols, pollinisation, régulation du climat, limitation des risques naturels ou encore santé publique dépendent directement du bon fonctionnement des écosystèmes.
Dans le modèle français présenté dans cet ouvrage, la biodiversité devient également un objet de mesure, de restauration et de valorisation. Les gains écologiques produits par certains projets peuvent être évalués selon des méthodologies scientifiques reconnues et, dans des conditions précises, donner lieu à la production d'unités écologiques destinées à répondre aux obligations réglementaires ou aux engagements volontaires des acteurs économiques.
Ainsi, la biodiversité ne constitue plus seulement un objectif de protection ; elle devient progressivement un élément structurant de la nouvelle économie du foncier.
Le foncier désigne l'ensemble des terrains et des droits qui leur sont attachés. Dans l'économie biocarbonique, sa valeur intègre sa capacité biophysique intrinsèque à produire des actifs écologiques.
Entité morale (publique ou privée) commanditaire d'un aménagement, juridiquement débitrice de l'obligation de réparer le préjudice écologique de son chantier.
L'agrément est l'autorisation administrative permettant à un projet de restauration écologique d'être officiellement reconnu dans le cadre du dispositif français des Sites Naturels de Compensation, de Restauration et de Renaturation. Il ne s'agit pas d'une simple validation technique mais d'une décision engageant durablement la responsabilité de l'opérateur et la reconnaissance publique de la qualité écologique du projet.
L'instruction d'un dossier d'agrément porte notamment sur la cohérence scientifique du projet, la qualité de l'état initial, la pertinence des objectifs de restauration, les garanties de gestion à long terme, la solidité financière de l'opérateur ainsi que les mécanismes juridiques assurant la pérennité des engagements pris sur le foncier.
Dans le modèle français actuel, l'agrément constitue l'un des principaux seuils d'entrée sur le marché des actifs écologiques. Il distingue un projet privé de restauration de la nature d'un site susceptible de produire des unités officiellement reconnues dans le cadre de la compensation écologique.
L'agrément représente ainsi bien davantage qu'une autorisation administrative : il constitue le point de rencontre entre la science écologique, le droit, la gestion foncière et l'économie environnementale.
Sites Naturels de Compensation, de Restauration et de Renaturation (SNCRR)
Objet : Issus de la Loi Industrie Verte (2023) et encadrés par les décrets de fin 2024.
Liquidité : Basse. Les Unités (UCRR) sont nominatives et non échangeables sur un marché secondaire spéculatif. (Situation au 1er juillet 2026 : seuls 3 sites ont validé leur agrément ministériel complet).
Glossaire
SAFER (Société d'Aménagement Foncier et d'Établissement Rural)
Sociétés d'aménagement foncier dotées de prérogatives de puissance publique (droit de préemption), partenaires clés pour flécher les parcelles agricoles ou naturelles vers des projets de renaturation.
Séquence « Éviter, Réduire, Compenser ». Épine dorsale réglementaire française et européenne imposant la hiérarchisation stricte des choix d'aménagement face aux impacts environnementaux.
Glossaire
Agence de l'eau
Les agences de l'eau sont des établissements publics organisés à l'échelle des grands bassins hydrographiques français. Elles mettent en œuvre la politique nationale de l'eau, soutiennent financièrement les projets de restauration des milieux aquatiques et participent à la préservation des ressources en eau, des zones humides et des continuités écologiques.
Leur mission dépasse largement le financement. Elles accompagnent les collectivités territoriales, les propriétaires fonciers, les agriculteurs et les porteurs de projets dans la mise en œuvre d'opérations contribuant à améliorer durablement le fonctionnement des écosystèmes aquatiques.
Dans la logique développée par cet ouvrage, les agences de l'eau constituent des partenaires stratégiques. Les projets de restauration de zones humides, de renaturation de cours d'eau, de restauration de berges ou de rétablissement de continuités écologiques produisent simultanément des bénéfices pour la biodiversité, la qualité de l'eau, l'adaptation climatique et la valorisation écologique du foncier.
UCRR (Unité de Compensation, de Restauration et de Renaturation)
L'Unité de Compensation, de Restauration et de Renaturation (UCRR) constitue l'unité écologique immatérielle produite par un SNCRR agréé. Elle représente la reconnaissance officielle par l'État d'un gain écologique fonctionnel mesurable, transférable aux maîtres d'ouvrage pour solder leurs dettes de compensation (séquence ERC).
CDC Biodiversité est une filiale de la Caisse des Dépôts spécialisée dans le développement de solutions économiques en faveur de la biodiversité. Elle a joué un rôle pionnier dans la création des premiers sites français de compensation écologique et demeure aujourd'hui l'un des principaux acteurs du marché national.
Partenaire institutionnel public rattaché à la Caisse des Dépôts, finançant l'ingénierie et le portage foncier des chantiers de renaturation des collectivités territoriales françaises.
Glossaire
Additionalité
L'additionalité is le principe selon lequel un bénéfice écologique ou climatique ne peut être reconnu que s'il résulte directement du projet entrepris et qu'il n'aurait pas été obtenu en l'absence de celui-ci. Ce principe constitue l'un des fondements scientifiques, économiques et réglementaires de l'ensemble des marchés environnementaux.
En pratique, l'additionalité interdit de rémunérer une évolution naturelle déjà attendue, une obligation légale préexistante ou une action qui aurait été réalisée indépendamment du projet. Le porteur de projet doit démontrer que les gains écologiques observés découlent effectivement des mesures mises en œuvre et qu'ils ne correspondent pas simplement au maintien d'une situation existante.
Cette exigence joue également un rôle central dans les projets combinant plusieurs mécanismes de valorisation environnementale. Lorsqu'une même parcelle produit simultanément différents actifs écologiques, chacun d'eux doit reposer sur un bénéfice spécifique et démontrer qu'il ne rémunère pas deux fois le même résultat. L'additionalité constitue ainsi l'un des principes indispensables au développement du stacking.
Au-delà de son aspect réglementaire, l'additionalité est également un facteur de crédibilité scientifique. Sans elle, il devient impossible de distinguer une véritable restauration écologique d'une simple requalification administrative d'un espace naturel existant.